Le pilotage face à l’épidémie de Covid-19

À la fois marins et armateurs, les pilotes maritimes sont concernés à plusieurs niveaux par la propagation du Covid-19 : à la fois sur leurs bords et au sein de leurs stations mais également à bord des navires qu’ils pilotent. Nous avons fait le point avec les stations des Grands Ports Maritimes métropolitains. Une enquête menée par Caroline Britz et Vincent Groizeleau de Mer et Marine et Hervé Deiss de Ports et Corridors.

La Gironde : un seul équipage de vedette par semaine et plus d’hélicoptère

« Comme tous nos collègues, nous assurons le trafic dont nous constatons déjà la baisse. Mais nous savons aussi que celle à venir, notamment à Bordeaux avec les annulations d’escale de paquebots va être importante », dit Tristan Paillardon, président de la station de pilotage de la Gironde.
Le travail a été réorganisé en ne gardant qu’un seul équipage de vedette par semaine et une secrétaire en télétravail, des mesures de chômage partiel ayant été prises pour le reste du personnel. Le service hélicoptère a été fermé
« J’avais anticipé la situation actuelle aussi j’ai pu fournir du matériel de protection à mes collègues. Nous appliquons les consignes strictes de l’ARS pour éviter les contacts entre pilotes ».

Le Havre : des bordées ségréguées et un niveau d’activité presque normal

La station de pilotage du Havre, Fécamp et Antifer a adapté son organisation dès les annonces du président de la République le 17 mars. « Nous avons mis en place un plan de continuité d’activité dès le 18 mars », nous a détaillé Pavel Pereira, président de la station élu à ce poste le 13 mars.
Ce plan de continuité vise à mettre en place des bordées ségréguées, à savoir que chaque équipage est confiné pour ne pas être en contact avec les autres. Les pilotes sont en bordée de sept jours avec sept jours de report. Les marins attachés à la station de pilotage sont pour leur part en bordée de sept jours avec 14 jours de repos. « Une organisation qui nous permet d’être opérationnel à plein temps et d’éviter la contagion ». Et pour le président de la station de pilotage cette façon de travailler est devenue primordiale en raison d’une activité retrouvée dans le port. Les escales s’enchaînent et ont repris un niveau d’activité presque normal.
La montée à bord des navires ne se fait qu’après avoir reçu l’accord des autorités sanitaires. Avant son entrée dans le port, le commandant du navire doit déclarer toute suspicion de cas de fièvre ou de symptômes. « À ce jour, nous n’avons eu aucun navire présentant un cas de Covid 19 ». Une fois à bord, les pilotes sont appelés à respecter les mesures des gestes barrières préconisés par le gouvernement. Ils se tiennent à un mètre de distance de tout membre d’équipage, se lave régulièrement les mains et évitent les risques de propagation du virus. « Aucun pilote ni marin n’est, à ce jour, affecté par le Covid 19. Nous sommes tous sur le pont et travaillons », continue Pavel Pereira. Même si les pilotes ne disposent pas de masques de protection, réservés aux personnels hospitaliers, ils appliquent scrupuleusement les précautions d’usage allant jusqu’à désinfecter régulièrement les pilotines.

Dunkerque : deux équipes opérationnelles à 100%

« La station de pilotage du GPM de Dunkerque est pleinement opérationnelle », nous a rapporté Julien Lemesre, président de la station. Pour faire face à la pandémie du Covid 19, l’organisation du travail a été modifiée. Les 28 pilotes de la station ont été scindées en deux bordées distinctes de 14 pilotes chacune. Une équipe reste confinée à son domicile pendant 14 jours quand l’autre travaille et reste opérationnelle 24h/24. « L’objectif est d’éviter d’avoir des contacts entre les deux équipes ».
Les marins affectés à la station de pilotage sont organisés différemment. Ceux de la base de Dunkerque travaillent comme d’habitude avec 24 heures de travail et 48 heures de repos. Ceux de la base ouest, qui travaillent sur Calais, sont en activité pendant trois jours avec six jours de repos ensuite.
Une organisation qui fonctionne à plein régime. « Jusqu’à aujourd’hui, nous n’avons aucun cas détecté de Covid 19 dans nos équipes. Nous pouvons assurer 100% du trafic. » Quant aux contacts avec les bords, le président souligne la bonne application des mesures par les membres d’équipage et notamment la distanciation sociale. Généralement, à bord des navires les équipages disposent de gants, gel hydroalcoolique et masques. La station de pilotage a anticipé les mesures liées à la pandémie. Sentant que le Coronavirus arriverait bientôt en France, la station a commandé par anticipation des masques, des gants et du gel. « Nous disposons de quelques exemplaires de chaque pour nous protéger un minimum pendant les opérations ».
Une anticipation qui va prendre toute sa mesure dès le 26 mars. Le premier navire du service FAL du groupe CMA CGM est annoncé en provenance de Chine. Un retour important après la pandémie en Chine et qui va permettre de récupérer des trafics qui ont été suspendus pendant quelques semaines. En effet, si le trafic sur le mois de mars a été inchangé par rapport aux années précédentes, le président de la station constate les premières annulations d’escale. « Le trafic maritime a une grande inertie et il faut attendre plusieurs jours ou semaines pour voir les premiers effets. »

Nantes Saint-Nazaire : trois citadelles dont La Couronnée aux avant-postes

Dans l’estuaire de la Loire, les pilotes se sont réorganisés et, à ce stade, ont mis en place trois « citadelles » : dans leurs locaux de Nantes et de Saint-Nazaire, ainsi qu’à bord de leur bateau-pilote, La Couronnée IV, qui garde son habituelle station à une douzaine de milles au large. « On a mis tous les gens qui le peuvent en télétravail, le nombre de personnes a été limité dans les bureaux et sur les vedettes, avec une désinfection régulière, et nous avons revu toute la façon de faire afin de limiter au maximum les contacts. Sur les vedettes, on a notamment calé les bordées de pilotes sur celles des marins afin de bien ségréguer les deux bordées », explique Stéphane Pousset, président de la station de pilotage de la Loire.
Sur La Couronnée IV, qui effectue des stations d’une semaine au large avant d’effectuer ses relèves et son avitaillement à Saint-Nazaire, « les espaces ont été complètement séparés pour éviter la contamination, il y a une zone réservée à l’équipage et une zone dédiée aux pilotes qui font leurs allées et venues pour servir les navires ». Si quelques personnels manquent à l’appel, la station, qui compte 31 pilotes et une trentaine de marins, fonctionne aujourd’hui normalement. « Là, nous assurons un service normal, et les autres services portuaires, comme le remorquage, se sont aussi adaptés en changeant leur rythme de travail. On peut rentrer tous les bateaux qui se présentent sans restriction. Mais nous nous installons depuis le début de cette crise dans la durée car les ports doivent rester ouverts, c’est essentiel pour maintenir des approvisionnements indispensables au pays et c’est aussi une obligation légale pour les stations de pilotage. C’est pourquoi on s’est mis tout de suite en bunker. Mais il faut penser à la suite et essayer d’anticiper l’évolution de la situation, si le trafic diminue où s’il y a moins de gens disponibles. Dans ce cas, même si nous étions en effectif extrêmement réduit, nous pourrions continuer en mode dégradé, par exemple en arrêtant La Couronnée pour travailler uniquement avec les vedettes depuis la citadelle à Saint-Nazaire ».
Côté trafic, le port de Nantes Saint-Nazaire connait un trafic presque normal, si ce une légère baisse liée à l’arrêt temporaire de la liaison roulière avec l’Espagne faute de véhicules neufs à transporter. Ont également été annulées des escales de vraquier acheminant depuis l’Amérique latine des cargaisons d’aliments du bétail, une situation suivie de très près car ce flux est primordial pour l’agriculture.

La Seine : conserver le plus haut niveau de service

« À ce jour, le pilotage de la Seine est pleinement opérationnel », rapporte Laurent Letty, président de la station. « Bien entendu des mesures ont été prise pour respecter les consignes gouvernementales et éviter dans la mesure du possible toute transmission du virus si l’un des pilotes ou employés de la Station était porteur sain. Le télétravail a été instauré pour toutes les personnes pouvant y faire recours ». Un plan de continuité de l’activité a été mis en place « avec nombre de mesures contraignantes mais qui sont transparentes pour nos clients ».
Dans cette période de tension, Laurent Letty rappelle que sa station « est consciente de l’aspect stratégique et économique du transport maritime pour la nation et met tout en œuvre pour conserver le plus haut niveau de service qui est attendu par tous. Nous sommes aussi conscients que les exports de céréales sont stratégiques pour les pays clients du port de Rouen car les céréales sont essentielles pour nourrir leurs populations directement ou indirectement ».

La Rochelle : situation nominale

Alors que l’activité portuaire est actuellement plutôt intense à La Rochelle, du fait notamment des rattrapages de trafics non réalisés pendant les derniers mouvements sociaux, la station de pilotage fonctionne de manière nominale. « Le service est identique à d’habitude, tout le monde travaille sur le port. Nous avons évidemment pris toutes les mesures nécessaires pour éviter une contamination, les gestes barrière bien entendu, le port de gants et de masques ainsi que du matériel individuel, VHF et PPU notamment. On a eu quelques difficultés d’approvisionnement en matériel, comme les masques, le gel hydroalcoolique et les lingettes désinfectantes, mais c’est en cours de résolution, la situation est sous contrôle », explique Jean-Pierre Hemon, président de la station de pilotage de La Rochelle. Si ses huits pilotes charentais sont tous là, il y a cependant des absents concernant les marins des vedettes. « 3 personnes sur les 7 sont absentes mais nous pouvons gérer cette situation grâce à notre organisation habituelle qui prévoit déjà ce genre de situation. Nous pouvons en cas de besoin rappeler les gens en congé ».

Marseille : multiplication des équipes et port fermé la nuit

Les pilotes et marins de la station de Marseille-Fos présentent la particularité d’être les seuls, en France, à vivre durant leur service (5 à 7 jours) en stations (Fos ou Frioul) ou sur les vedettes. Ce qui facilite l’efficacité des mesures de confinement qui ont été prises dès le 13 mars. « À l’intérieur des stations nous travaillons en zones dissociées. Dans notre site le plus important, à Fos, nous avons une équipe dans une aile de la station et celle qui la remplace dans une autre, de manière à ce qu’il n’y ait personne pendant plusieurs jours dans les locaux qui ont été précédemment occupés. Il y a en plus une coursive complète sans personne pour pouvoir effectuer si besoin une évacuation en zone neutre. Les pilotes assurent la désinfection tous les jours évidemment et le personnel auxiliaire qui se chargeait des repas a été affecté à la désinfection des locaux. Les repas sont maintenant préparés à l’extérieur par une personne dédiée, qui achète les produits et les prépare avec d’importantes précautions, avant de les livrer tous les jours à 11H et 18H sans entrer dans la station. Au Frioul, nous avons à peu près la même organisation si ce n’est qu’on ne peut pas diviser les locaux, les équipes sont donc passées en 5/10 (5 jours sur place, 10 jours à la maison) », explique Jean-Philippe Salducci, président de la station de Marseille-Fos
Mais pour maintenir le service, il a fallu réorganiser le rythme de travail de tout le monde. « Normalement, les pilotes vivent pendant sept jours dans la station et sont ensuite sept jours chez eux, alors que les marins habitent cinq jours d’affilée sur les pilotines et ont ensuite cinq jours de repos. Pour éviter que les gens se croisent, nous avons mis les pilotines en silos c’est-à-dire que tout le monde est passé en 5/5. Mais si une équipe tombe malade, ça veut dire qu’on perd 50% de notre capacité. Donc, pour multiplier les équipes, nous les avons divisées par deux et allons essayer de passer en 5/15. De cette manière, si une équipe est malade, on pourra passer en 5/10 et si une deuxième n’est plus disponible en 5/5 » Ce qui implique aussi que le personnel a été mis à 50% ou 33% de chômage technique selon le rythme de travail habituel.
Par ailleurs, en concertation avec l’autorité portuaire et les autres services portuaires, les escales ont été concentrées en « journée ». Depuis le 17 mars, les terminaux de Marseille et de Fos sont, ainsi, fermés de 23H à 5 H du matin, à l’exception des porte-conteneurs qui peuvent escaler à partir de 4H afin de se caler sur les shifts et ainsi ne pas pénaliser les dockers et armateurs. Cette période de fermeture nocturne permet aux personnels des services portuaires d’avoir sa durée de repos obligatoire de 6 heures, remorquage et lamanage étant aussi passés au 5/5. De cette manière, l’accueil et le traitement des navires peut être assuré, sachant que les bassins phocéens ont perdu environ 25% de leur trafic du fait des limitations sur les ferries et de l’arrêt de la croisière, alors que Fos a perdu environ 10%.
En ce qui concerne les équipements de protection, la situation a été compliquée au départ, les pilotes ne disposant pas de masques. Ce qui n’a pas été sans poser problème avec certains navires de commerce. « À bord de tous les navires les équipages sont masqués et gantés depuis le début et ils ne comprenaient pas pourquoi ce n’était pas notre cas et que nous n’avions pas de dotation. Des commandants refusaient même au départ de laisser monter à bord des pilotes sans masque. Il a fallu discuter et certains navires nous ont donné des masques. Nous avons ensuite pu en récupérer et nous nous servons notamment, actuellement, d’une partie des 3000 masques donnés par CMA CGM à la Fédération française des pilotes maritimes qui les a répartis ensuite dans les différentes stations. Cela nous permet de tenir une dizaine de jours », souligne Jean-Philippe Salducci, qui salue au passage le soutien des Affaires maritimes dans cette période difficile. Évidemment, tous les services non essentiels de la station de Marseille-Fos ont été arrêtés : simulateur de manœuvre, service de développement informatique et chantier naval situé à La Glacière, au bord de l’étang de Berre. Quant au centre administratif, « nous ne sommes plus que quatre ».

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