Politique

Libre navigation dans le détroit d’Ormuz : réunion de 35 chefs d’état-major à l’initiative de la France

La liberté de navigation dans le détroit d’Ormuz préoccupe le gouvernement français. Il travaille pour créer une force défensive pour rétablir le passage. Nous reprenons, ci-dessous, un article de Vincent Groizeleau de Mer et Marine.

Paris continue de travailler à la mise sur pied d’une coalition de pays souhaitant contribuer au rétablissement des flux maritimes dans le détroit d’Ormuz, par la voie diplomatique et avec une possible intervention une fois que les combats auront cessé ou, du moins, sensiblement baissé d’intensité. Une initiative qui s’inscrit « dans une logique strictement défensive », souligne le ministère français des Armées.

Une réunion de 35 pays

« La France poursuit les consultations avec ses partenaires en vue d’une initiative destinée à contribuer au rétablissement de la liberté de navigation dans le détroit d’Ormuz, dès lors que l’intensité des hostilités aura suffisamment diminué », indique le « Minarm », qui a annoncé, le 26 mars, qu’une réunion de travail en visio-conférence, organisée par le général Fabien Mandon, chef d’état-major des armées françaises, avait réuni ses homologues de nombreux pays pour aborder cette question. En tout, 35 pays de « tous les continents » mais dont l’identité n’a pas été précisée, ont participé à cette réunion de travail. « Elle a permis de recueillir les positions des pays qui souhaiteraient prendre part à une démarche coordonnée visant à contribuer à la sécurité de la navigation maritime dans cette zone stratégique. Cette initiative, décorrélée des opérations militaires en cours dans la région, s’inscrit dans une logique strictement défensive. Elle a pour but d’organiser la reprise de la navigation dans le détroit d’Ormuz après la cessation des combats », explique le ministère des Armées.

Une opération purement défensive

Cette réunion fait suite aux déclarations d’Emmanuel Macron qui, dès le 3 mars à Chypre, où la France venait de dépêcher en urgence son groupe aéronaval pour protéger cette île européenne de la Méditerranée orientale visée par des drones et missiles, avait indiqué travailler à la mise en place d’une coalition visant à sécuriser la navigation dans le détroit d’Ormuz. Cela, de manière purement défensive et une fois que la phase la plus active des combats entre belligérants aura cessé.

Londres à la manœuvre avec Paris

Le 19 mars, les dirigeants de six pays (Allemagne, France, Italie, Japon, Pays-Bas et Royaume-Uni) avaient publié une déclaration conjointe appelant à la désescalade et enjoignant l’Iran à rouvrir Ormuz, se disant prêts à contribuer à la sécurité de ce passage. Londres est apparemment à la manœuvre avec Paris sur cette question. Même si le projet de « coalition » dépend de la suite des opérations militaires des États-Unis, d’Israël et de l’Iran, cette initiative politique assez inédite montre que les Européens, Français en tête, restent dans l’action et cherchent à constituer un front international assez puissant pour peser sur les évènements et contribuer au retour à la paix.

Une ouverture au compte-gouttes

Pour le moment, l’Iran a très partiellement rouvert l’unique passage entre le Golfe Arabo-persique et l’océan Indien, par où transitent normalement 20% des flux mondiaux de pétrole et de gaz naturel liquéfié (GNL). Mais c’est au compte-goutte, cela ne concerne que des navires de nationalités « non hostiles » et le régime de Téhéran, qui considère désormais les eaux du détroit comme iraniennes, entend faire payer un droit de passage.

Des menaces sur les usines de dessalement d’eau

Alors que des négociations, par l’intermédiaire du Pakistan, ont débuté entre Washington et Téhéran, Donald Trump, a repoussé au 6 avril l’ultimatum qu’il avait fixé à ce 27 mars. Les États-Unis ont soumis aux Iraniens un plan en 15 points concernant notamment leur programme nucléaire et la réouverture d’Ormuz. Si aucun accord n’est trouvé, la Maison-Blanche promet, une nouvelle fois, de déchainer les enfers, le président américain menaçant notamment d’attaquer les infrastructures électriques iraniennes. Ce à quoi Téhéran a déjà répondu qu’en ce cas, il viserait les sites énergétiques dans le Golfe et, surtout, les usines de dessalement d’eau, indispensables aux populations des pays riverains.

Faire baisser la tension

En annonçant un report de son ultimatum de 10 jours, Donald Trump, dont les préoccupations premières semblent être les marchés financiers, le cours du pétrole et l’opinion de sa base électorale, devrait en tous cas faire baisser la tension qui s’accentuait avec l’approche de la date butoir du 27 mars. Le président américain, qui cherche manifestement à sortir de l’impasse dans laquelle il s’est mis, continue quoiqu’il en soit de mettre la pression, sachant que les négociations peuvent aussi, comme il l’a montré par le passé, n’être qu’un coup de bluff, ou une façon de gagner du temps afin de réunir des moyens militaires supplémentaires.

Des moyens maigres face à un tel adversaire

Il a beaucoup été question, ces derniers jours, d’une éventuelle opération terrestre, en particulier la prise de l’île de Kharg, au nord du Golfe, par laquelle est exporté l’essentiel du brut iranien, ou encore un assaut sur les îles qui verrouillent le détroit d’Ormuz. La mobilisation de 3000 parachutistes de la célèbre 82e division aéroportée de l’US Army, comme l’arrivée sur zone, en cette fin de semaine, du groupe amphibie comprenant le porte-hélicoptères d’assaut USS Tripoli et le transport de chalands de débarquement USS New Orleans, avec une unité expéditionnaire de l’US Marine Corps (la 31ème MEU, forte de plus de 2000 hommes), ont été beaucoup commentées. Mais ces moyens, si impressionnants soient-ils, sont en réalité bien maigres pour une opération terrestre face à un tel adversaire.

Des prises de position dans les îles du détroit d’Ormuz

L’assaut contre Kharg, hors de portée des moyens amphibies puisque le détroit d’Ormuz n’est pas franchissable à ce stade, parait assez improbable, sauf à prendre le risque d’une opération aéroportée potentiellement très coûteuse en vies humaines. Les petites îles autour du détroit (Farur, petite et grande Tunb, Abou Moussa…) sont probablement plus à portée pour une opération de vive force mais leur conquête, symbolique, ne changerait rien à la situation stratégique. Seul un assaut sur la grande île de Queshm, qui constitue le véritable verrou d’Ormuz et protège les principaux ports iraniens de la zone, dont Bandar Abbas, aurait sans doute un impact significatif. Néanmoins, il faudrait d’importants moyens et, pour y parvenir, s’aventurer dans le goulet du détroit pour approcher les moyens amphibies suffisamment près, exposant ainsi la force de débarquement aux attaques ennemies depuis la côte. De plus, une telle action aboutirait peut-être au scénario catastrophe d’un minage de la zone, à même de paralyser durablement le trafic maritime, initiative que les Iraniens se sont jusqu’ici gardés de prendre puisqu’elle constitue leur principal outil de dissuasion. Par ailleurs, même si les Américains parviennent à s’emparer de Queshm, celle-ci resterait à portée immédiate des capacités iraniennes positionnées sur le continent, tout proche. Enfin, les gardiens de la Révolution seraient encore maîtres de tout le littoral oriental du détroit, qui ne serait donc que partiellement sécurisé.

Un débarquement dans le port de Chabahar

C’est pourquoi, une dernière hypothèse porte sur un éventuel débarquement au sud de l’Iran, par exemple dans la région de Chabahar, où un F/A-18 Super Hornet a manqué le 26 mars de se faire abattre par un missile sol-air alors qu’il effectuait une passe canon à très basse altitude. Une telle zone ne permet pas de sécuriser Ormuz, mais elle est beaucoup plus accessible pour une force expéditionnaire positionnée en mer d’Arabie, donc moins risquée. Une telle opération présenterait l’avantage de commencer à sécuriser la côte nord du golfe d’Aden et de se rendre maître d’une portion du territoire iranien, dont la restitution serait un argument de poids dans les négociations.

Attendre de nouveaux moyens

Quoiqu’il en soit, mener une telle manœuvre avec les moyens actuellement disponibles est normalement assez peu probable. Logiquement, les Américains devront attendre l’arrivée sur zone d’un second groupe amphibie, emmené par le porte-hélicoptères d’assaut USS Boxer. Celui-ci a appareillé de San Diego le 18 mars, alors que les TCD USS Comstock et USS Portland ont pris la mer le lendemain. Ces bâtiments embarquent plus de 2000 Marines de la 11ème MEU. Ils devraient mettre autour de trois semaines pour rejoindre la zone, ce qui amène justement à la semaine du 6 avril. Entretemps, la flotte américaine peut espérer retrouver la disponibilité du porte-avions USS Gérald R. Ford, qui était passé en mer Rouge via le canal de Suez mais a été obligé de revenir en Méditerranée et de se replier en Crète pour réparer les dégâts causés par un incendie. Un retrait qui a amputé d’un coup la moitié de la puissance aéronavale américaine, réduite temporairement au seul porte-avions USS Abraham Lincoln, qui a fait cette semaine l’objet d’une attaque de missiles iraniens. Aucun n’a touché le bâtiment mais la menace fut semble-t-il assez sérieuse, démontrant que les Iraniens ont encore des moyens pour frapper.

L’USS Mason a quitté sa base de Mayport

Enfin, le départ depuis la côte atlantique des États-Unis du groupe aéronaval emmené par le porte-avions USS George H. W. Bush semble imminent. Le 24 mars, l’un de ses destroyers d’escorte, l’USS Mason, a en effet quitté sa base de Mayport, en Floride, comme élément précurseur au déploiement du Bush. Ce dernier devrait pouvoir rallier la Méditerranée orientale en moins de deux semaines. Bien que sa zone de déploiement n’a pas encore été officialisée par le Pentagone, il semblerait logique qu’il complète puis remplace le Ford, qui vient de franchir le cap des neuf mois de déploiement (il a appareillé de sa base de Norfolk le 24 juin 2025) et arrive en fin de potentiel.

La menace des Houthis

Au-delà des opérations contre l’Iran, l’US Navy pourrait aussi devoir sécuriser la mer Rouge. Les rebelles yéménites Houthis, alliés de l’Iran et qui sont jusqu’ici restés en dehors du conflit, y font toujours peser un important danger. Et ils ont d’ailleurs menacé, jeudi 26 mars, de bloquer le détroit de Bab el-Mandeb, un autre passage stratégique pour le commerce mondial reliant l’océan Indien à la mer Rouge.

Sauf surprise, la fin du conflit ne semble donc pas encore pour demain.