Une compétitivité portuaire française à améliorer

Une table ronde organisée par la commission développement durable et aménagement du territoire du Sénat s’est tenue le 19 décembre. Le thème a porté sur la compétitivité des ports français. Il y a surtout été question des conséquences du Brexit et de la gouvernance.

La compétitivité des ports français est devenue depuis des années un thème facile quand nous comparons les résultats des établissements de l’Hexagone à ceux de nos voisins. La réforme portuaire de 2008 a eu pour objectif de redonner des éléments pour améliorer l’efficacité logistique mais le fossé demeure avec nos voisins. Le Sénat a donc décidé d’examiner cet aspect en invitant le président de l’Union des ports de France, Hervé Martel, et le président d’Armateurs de France, Jean-Marc Roué, aussi président du directoire de Brittany Ferries.

Le premier constat dressé par Hervé Martel a été de rappeler aux sénateurs que les ports français « ne vont pas si mal. Depuis deux ans, ils gagnent des parts de marché. Pour parler de ce que je connais, le Grand port maritime du Havre, nous enregistrons une croissance de 5% de conteneurs pleins ces dernières années. » C’est le Brexit, et donc les ports de la Manche, qui pourraient connaître de sérieux bouleversements en 2019. Les dernières informations venant de Londres obligent les acteurs à imaginer ce qu’il pourrait se passer dans l’hypothèse d’une sortie du Royaume-Uni sans que Westminster vote l’accord négocié par Theresa May. « L’impact pour les ports sera important », a indiqué Hervé Martel. Et Jean-Marc Roué a enfoncé le clou. « Nous devons avoir conscience que le marché va changer. Il n’y aura pas de statu quo sauf à ce qu’il y ait une volte-face et un nouveau vote du peuple. » Les ports français seront en première ligne sur ce sujet puisqu’ils détiennent la plus grande partie de ce marché. Pour Jean-Marc Roué, le système du Transmanche fonctionne grâce à la fluidité des flux. Prenant en exemple la ligne que Brittany Ferries exploite entre Ouistreham et Portsmouth, Jean-Marc Roué a attirer l’attention des sénateurs. « En 20 ans nous avons multiplié le trafic par huit parce que l’attente pour les camions est faible. Si cette fluidité ne se maintien pas sur les ports de la Manche, il y a neuf chances sur 10 que nous perdions un peu voire beaucoup de trafic au détriment des ports du nord de l’Europe ». Nicolas Trift, sous-directeur des ports et du transport fluvial à la DGTIM, est venu rappeler que l’Europe a prévu une enveloppe de 65M€ pour adapter les ports français. Un argument que le sénateur du groupe LR et président du groupe d’études Mer et littoral, Michel Vaspart, a nuancé. « La France devra financer entre 30% et 50% de ces fonds européens, a indiqué le sénateur. Or, à lire le projet de loi de finances pour 2019, aucune ligne budgétaire n’est prévue. Si le Brexit devait se dérouler sans un accord entre le Royaume-Uni et l’Europe, nous serions dans une situation difficile. Nous devons aller vite sur le financement des infrastructures qui seront nécessaires mais aussi sur les besoins en personnel que les ports vont avoir besoin. » Et Jean-Marc Roué d’aller encore plus loin en alertant les élus sur le système français. « Je suis inquiet sur la capacité de la France à pouvoir raccourcir les délais de la procédure pour aménager rapidement les ports dans l’hypothèse d’un Brexit sans accord ». Martine Filleul, sénatrice du Nord membre du groupe Socialistes et Républicains a indiqué le ressenti de la population de sa circonscription. À Dunkerque ou à Calais, les personnes interrogées ont l’impression que l’État ne s’est pas préparé à cette situation.

Trois jours et demie de retard

Pour les opérateurs, au premier chef desquels Jean-Marc Roué, la situation est critique. Il a rappelé que le ministre de l’Économie, Gérard Darmanin s’est rendu à Dunkerque récemment et a déclaré qu’il était prêt à mobiliser 350 douaniers sur le port. « Si nous n’avons pas les douaniers nécessaires dans tous les ports de la Manche qui assurent un trafic avec le Royaume-Uni, ce n’est pas la peine de continuer. » Ce besoin de douaniers s’accompagne de la nécessité de disposer de contrôleurs des services phytosanitaires et vétérinaires. Aujourd’hui, a expliqué Jean-Marc Roué, seuls les ports du Havre et de Dunkerque, en Manche, disposent des personnels de ces services parce qu’ils assurent un trafic d’import de ces produits. Dans les autres ports, ils n’y sont pas présents. « La croissance que les ports français ont gagné ces dernières années s’est faite avec les flux en provenance d’Europe de l’est et d’Allemagne. Nous avons pu assurer cette croissance par la fluidité de la chaîne logistique. Nous devons garantir le maintien de cette fluidité », a continué le président d’Armateurs de France. Actuellement, ce sont quelques 5000 camions par jour dans chaque sens qui empruntent les services de ferries et de navettes d’Eurotunnel de Dunkerque à Calais. « Si demain, nous devions ajouter une minute de plus par camion, à la fin de la première journée nous aurions trois jours et demie de retard par rapport à ce que nous réalisons aujourd’hui ». Pour le président du directoire de Brittany Ferries, il ne faut pas réfléchir en terme d’espaces d’attente des camions mais plutôt en terme humain. « Les équipements nous les avons. Les hommes nécessaires à assurer la continuité et la fluidité, c’est à l’État de les prévoir. »

Des risques pour les ports français que les ports voisins qui assurent des liaisons avec le Royaume-Uni vont vouloir profiter. Dès les premiers blocages ou engorgement sur les flux, une partie du trafic pourrait se dévier vers les ports voisins qui n’ont pas le même volume de trafic. Zeebrugge, Ostende, Amsterdam pourraient reprendre une partie des volumes. « Nous devons prendre conscience que les ports du nord de l’Europe ne seront pas nos alliés quand nous serons face à l’Union européenne pour accélérer les procédures. Bien au contraire, Belges, Néerlandais et Allemands pourraient même voter contre nous », a alerté Jean-Marc Roué.

Le terminal de Ouistreham a vu son trafic multiplié par huit en 20 ans. ©PNA

Si le Brexit est un défi à court terme pour les ports français, leur compétitivité devient aussi un point important que les sénateurs ont voulu comprendre. Le sujet a été pris à bras le corps par le gouvernement. « Les ports ont occupé une large place dans le Cimer du mois de novembre », a rappelé Hervé Martel, président de l’Union des ports de France. Ce Cimer a posé les principes d’une fiscalité claire, des relations financières claires entre l’État et les ports mais aussi de choses à mettre en place sur la gouvernance. Pour Nicolas Trift, de la DGTIM, « les ports français vont bien. Nous avons conforté le modèle économique. Maintenant nous devons penser en terme de stratégie sur la compétitivité, la transition énergétique et la digitalisation ». Pour le sénateur du groupe LR, Michel Vaspart, la stratégie de reconquête des trafics passe par une évolution de la gouvernance qui doit associer les entreprises et les opérateurs. » Le sénateur du Finistère, membre du groupe centriste, Michel Canevet, a posé la question vers une plus forte intégration. « Ne faudrait-il pas faire évoluer les Grands ports maritimes vers une société capitalistique ? » La réponse du président de l’UPF a été de rejeter cette notion. « C’est une fausse bonne idée ». Les GPM peuvent fonctionner comme des entreprises privées avec des démarches particulières comme la performance et l’efficacité. D’ailleurs, la majorité des salariés sont embauchés sous des contrats de droit privé a rappelé Hervé Martel. Ce serait aller trop loin pour le président de l’UPF que de tendre vers ce concept parce que les ports ont une fonction publique. «Ce serait agiter un chiffon rouge pour les personnels. » Pour Martine Filleul, sénatrice du Nord, « cela fait des années que le manque de compétitivité des ports est constaté. Il faut aller plus loin dans l’entente entre les ports ». Déjà, l’annonce lors du Cimer d’une « fusion » des trois ports d’Haropa, a soulevé des questions. « Nous préférons parler d’intégration plutôt que de fusion. Nous conserverons les trois ports mais nous aurons une stratégie fusionnée », a souligné Hervé Martel avec sa casquette de président du directoire du Grand port maritime du Havre. Il a appelé à fédérer le global tout en conservant les spécificités de chaque port de l’axe Seine. Nicolas Trift a indiqué que le préfigurateur de cette intégration devrait être nommé dans les prochains jours. Quant aux craintes soulevées par les salariés et relayées par Nelly Tocqueville, sénatrice de Seine-Maritime et membre du groupe Socialistes et Républicains, elles devraient être abordées par le préfigurateur. Les conditions de travail, le statut des salariés ou encore les risques pour le personnel sont des questions que la sénatrice a mis sur la table.

Le ferroviaire: un handicap stratégique pour les  ports

Restant toujours sur la question de la compétitivité des ports français, la table ronde s’est intéressée au fret ferroviaire et à son absence de développement. « Un véritable handicap stratégique », a affirmé Hervé Martel. Le fret ferroviaire ne serait pourtant pas le plus mal loti, a expliqué Michel Neugnot, président de la commission transport et mobilités de Régions de France. Les sillons sont plus difficiles pour le trafic de passagers. Hervé Martel a souligné que le report modal doit passer aussi par une meilleure fiscalité des plates-formes multimodales. Un point que le sous directeur des ports à la DGTIM a appuyé tout en rappelant que l’aide à la pince a été reconduite. Ce report modal doit se faire en prenant en compte le transport maritime à courte distance a indiqué Jean-Marc Roué. « Nous voulons relancer le bureau de promotion du short sea », a continué le président d’Armateurs de France. Pour cela il demande l’appui des sénateurs pour que soit mis en place des ecobonus. « Nous allons présenter ce projet devant l’Union européenne prochainement. L’idée est de donner une aide aux chargeurs qui mettent en place le report modal de la route vers le maritime ».

D’autres sujets ont été abordés lors de cette table ronde en lien avec la compétitivité des ports comme par exemple l’implication dans la transition énergétique, la place de l’intelligence artificielle ou encore les mesures fiscales annoncées lors du Cimer.