Ignazio Messina: la pandémie a irrémédiablement bouleversé l’organisation du travail

Depuis le début de la pandémie, les professionnels de transport ont dû revoir leurs stratégies en profondeur et modifier leurs plans. Certains changements pourraient être irréversibles et les défis sont nombreux.  Décryptage de la situation du secteur maritime avec Ignazio Messina, administrateur délégué du transporteur Ignazio Messina & C.S.p.A.

Spécialisé dans le transport de conteneurs et le roulier, le groupe  Ignazio Messina pèse loud dans le monde maritime italien. Basé à Gênes, le groupe emploie quelques 1000 salariés en Italie et à l’étranger. Il est détenu  à 51% par les familles Messina et Gais et à 49% par le transporteur italo-suisse MSC via sa holding italienne Marinvest. Armateur, le groupe Ignazio Messina  est aussi  très présent dans la logistique terrestre et le  transport intermodal.

Ports et Corridors: la pandémie a-t-elle  bousculé l’organisation du travail et changé votre  entreprise ?

Ignazio Messina: La crise sanitaire a induit des changements organisationnels en partie probablement irréversibles et nous allons être confrontés à un bouleversement culturel important. À titre d’exemple, les relations entre les commerciaux et la clientèle essentiellement basées sur le contact direct qui permet de développer les rapports,  ont radicalement changé. Faire du terrain sera désormais plus compliqué et il va falloir s’adapter aux discussions sur les plates-formes comme Zoom. Il va falloir aussi s’habituer au télétravail car cette pratique va s’installer durablement dans le paysage et se développer. C’est inévitable  car l’approche et les rythmes de  travail ont changé. En ce qui nous concerne, le travail à domicile ne sera pas en continu. Nous réfléchissons à des systèmes mixtes mais toutes les catégories de salariés ne pourront pas bénéficier du télétravail.

 P&C: Quelles ont été les conséquences du coronavirus sur la marche de vos affaires ?

« Nous avons dû repenser notre approche commerciale et notre organisation interne pour les deux prochaines années », Ignazio Messina.

Ignazio Messina:Depuis le début de la pandémie, nous chiffrons nos pertes financières à plus d’un million d’euros. Mais il ne faut pas pour autant noircir le tableau. En général,  les grandes catastrophes sont toujours suivies par une forte reprise. La crise financière mondiale de 2008 a eu des effets nettement plus négatifs sur le moyen et long terme. Selon nos estimations provisoires, le  chiffre d’affaire de notre société  ira au-delà cette année des 300 M€ et le résultat opérationnel dépassera les 50 M€. Au chapitre du  courtage maritime, nos gains ont augmenté en moyenne de 30%  par rapport à 2020.

P&C: Avez-vous revu vos plans et  modifié vos stratégies ?

Ignazio Messina: Nous avons dû repenser notre approche commerciale et notre organisation interne pour les deux prochaines années. Les déplacements par exemple, sont compliqués en l’état actuel et cette situation risque de perdurer.   L’Afrique du sud a annulé les vols et il faut emprunter plusieurs routes pour arriver à destination,  ce qui prend du temps et augmente les coûts. Or nous devons nous déplacer fréquemment pour résoudre les problèmes des navires dans les ports. Il faut donc trouver des solutions rentables.

Toujours au chapitre maritime, nous devons résoudre les questions  des changements d’équipage en tenant compte des restrictions imposées par certains pays et qui ont des répercutions sur l’organisation commerciale. Globalement toutefois, nos changements de stratégies dépendent plus de l’évolution de la politique internationale et des stratégies commerciales que du coronavirus. Actuellement, les États-Unis parient sur l’Inde et les partenaires commerciaux des américains doivent s’adapter à cette nouvelle orientation. On achète moins en  Chine et plus en Inde. En Afrique par contre où nous sommes très présents, le scénario est différent. Certains armateurs ont réduit leur voilure et le manque de navires nous permet de renforcer nos dessertes et d’augmenter nos activités.

P&C: Comment envisagez-vous l’avenir sur le moyen et long terme ?

La crise du coronavirus n’est pas le vrai problème, tout se joue au niveau de la nouvelle orientation verte, le vrai  défi pour les professionnels de transport. L’Europe a décidé de mettre la croissance verte au cœur du développement en limitant  au plus vite les émissions d’anhydride carbonique. Elle veut le faire rapidement et son  calendrier est différent de celui des  États-Unis et de la Chine. Cette ligne peut porter préjudice au vieux continent car l’Europe risque de se retrouver hors course. Le  vert coûte cher et les relations commerciales peuvent changer. Si venir en Europe coûte plus cher à cause des nouvelles normes sur le vert, les armateurs, les professionnels de la logistique et aussi les compagnies aériennes,  pourraient revoir leurs feuilles de route. Et ce scénario fait peur.

Propos recueillis par Ariel F. Dumont à Rome