Corridors et logistique

GNL : l’Europe entre volonté politique et réalité économique

L’Union européenne a décidé de réduire sa dépendance au GNL russe. L’objectif est confronté aux réalités de la géopolitique économique.

Depuis l’invasion de l’Ukraine par la Russie, en février 2022, l’Union européenne intensifie ses effets pour réduire au minimum sa dépendance au GNL russe. Pour se faire, Bruxelles a promulgué plusieurs paquets de sanctions contre le gaz russe. La clé de voute de cet ensemble règlementaire est le règlement européen 2026/261, adopté en janvier. Il interdit les importations de GNL russe pour les nouveaux contrats. Les accords actuels doivent s’adapter et prévoir la fin du recours au gaz russe pour 2027.

L’effet de la crise du golfe Persique sur les approvisionnements européens

Cependant, cette politique est confrontée à la crise du Moyen-Orient. Le blocage du détroit d’Ormuz depuis plus de deux mois a fait passer ce règlement au second plan. Ainsi, dans son analyse du 19 mai, le courtier de fret Intermodal constate une hausse de 29% des importations de GNL russe en Europe sur les mois de mars et avril. Au total, sur les quatre premiers mois de l’année, les importations européennes de gaz russe progressent de 23%.

Du gaz russe pour la France, la Belgique et l’Espagne

La France, la Belgique et l’Espagne profitent de ces hausses. Du GNL russe qui vient principalement de Yamal LNG, en Sibérie. Et Intermodal de souligner que la presque totalité du gaz produit par le site de Yamal part pour l’Europe. Les navires empruntent la route arctique, « contrôlée par la Russie », précise Intermodal. Par conséquent, la dépendance européenne au gaz de Yamal se confirme. Dans le même temps, l’Union européenne modifie son circuit logistique. Les importations de gaz russe par pipeline se contractent. Elles étaient de 47% en 2019. Elles sont de 7% en 2025. Pour compenser ces diminutions, les importateurs européens font appel au transport maritime. Les entrées de gaz par méthanier représentent désormais 47%. Et l’UE continue d’acheter son gaz auprès des sociétés russes.

L’absence du Qatar refond les circuits logistiques

La réalité économique n’est pas toujours en adéquation avec le politique. Avant l’interdiction de gaz russe en 2027, le monde connaît des perturbations importantes dans la logistique du gaz. Les attaques des États-Unis et d’Israël sur l’Iran, le blocage du détroit d’Ormuz et le retrait de Qatar Gaz du marché change la donne. En effet, s’agissant de ce dernier, les attaques sur le site de Ras Laffan impactent le marché mondial. L’absence du Qatar réduit de 20% l’offre de gaz dans le monde. Par conséquent, le marché s’est tendu et la concurrence entre les acheteurs s’intensifie.

La nécessité de reconstituer les stocks

Dans le même temps, les niveaux historiquement bas des stocks de gaz en Europe compliquent la situation énergétique. Les estimations du marché laissent de plus en plus entendre qu’il pourrait s’avérer difficile d’atteindre les objectifs de remplissage hivernal. Le règlement européen prévoit le remplissage des stocks à 90% entre octobre et décembre avec une tolérance à 75% en cas de conditions de marché défavorables. Par conséquent, l’Europe semble de plus en plus contrainte de s’approvisionner en GNL partout où l’offre reste accessible. Un objectif qui doit être atteint malgré l’objectif déclaré d’éliminer la dépendance énergétique vis-à-vis de la Russie. Or, la perte des volumes du Qatar, la concurrence asiatique sur le gaz américain et les préoccupations de tous les pays pour la sécurité énergétique dopent les prix du gaz.

Entre Russie et États-Unis, l’Europe doit faire un choix

L’Union européenne est donc face à un dilemme : respecter son objectif de réduire sa dépendance au gaz russe et disposer de stocks suffisants pour l’hiver dans un contexte de crise dans le golfe Persique. La Russie sait qu’elle a les atouts de la production et des flux en mains. Les États-Unis peuvent jouer un rôle dans ce concert. La réussite de la libération de l’Europe du gaz russe dépend de la libération de la navigation du détroit d’Ormuz. En demandant une intervention de ses alliés, la Maison blanche place l’UE entre le marteau et l’enclume. Soit elle aide les États-Unis dans la crise du Moyen-Orient, soit elle devra reculer les échéances politiques contre le gaz russe. L’analyse d’Intermodal ne prend pas en compte le GNL australien ni la production africaine et caribéenne.