Politique

Stratégie portuaire de l’UE : le fret au cœur d’une ambition européenne renouvelée

La Commission européenne a présenté, le 4 mars, sa nouvelle stratégie portuaire. Elle place la compétitivité, la sécurité des chaînes logistiques et la décarbonation au premier rang des priorités pour les ports européens.

Les ports européens sont le poumon du commerce mondial de l’Union. Avec un trafic annuel moyen de 3,4 Mdt, les ports constituent l’épine dorsale de l’économie européenne. Pourtant, face à des concurrences mondiales agressives, des menaces pèsent. Elles se présentent sous des formes hybrides. Ainsi, Bruxelles a jugé indispensable de se doter d’un cadre stratégique pour les années à venir.

Règlementer l’accès des entreprises étrangères

La stratégie adopte d’emblée un ton offensif sur la compétitivité. Les ports de l’UE font face à des distorsions de concurrence significatives, notamment en raison de « cadres réglementaires inégaux » entre États membres et de stratégies d’investissement agressives de la part de pays tiers. La Commission entend y remédier en clarifiant les règles d’accès aux marchés portuaires pour les étrangers. Ainsi, les opérateurs issus de pays qui excluent les entreprises européennes ne pourront plus bénéficier d’un accès non restreint aux concessions et marchés publics portuaires de l’UE.

Un plan d’action pour le fluvial

Pour les liaisons terrestres, facteur clé de la performance logistique, le document pointe la hausse des temps d’attente dans les grands ports européens en 2024, symptôme d’une congestion qui ne tient plus seulement à l’accès maritime, mais à la saturation des connexions ferroviaires et fluviales vers l’hinterland. La Commission prévoit en réponse un renforcement des règles d’accès aux installations ferroviaires et un Plan d’action sur le transport par voies navigables intérieures pour 2028-2034.

Sécuriser les flux de marchandises face aux nouvelles menaces

La stratégie consacre un volet majeur à la sûreté, dans un contexte géopolitique inédit. Le trafic de drogue, l’infiltration criminelle des terminaux, le contournement des sanctions internationales et les attaques cyber constituent autant de vulnérabilités directement liées aux flux de marchandises. L’Alliance européenne des ports sera renforcée. Elle réunit autorités répressives, douanes et opérateurs portuaires, . La Commission présentera en 2026 une stratégie anti-corruption européenne. De plus, elle proposera en 2027 un cadre commun de vérification des antécédents des travailleurs portuaires.

Un hub de données douanières

Sur le plan douanier, la création d’une « Autorité douanière européenne » et d’un hub de données douanières permettra d’effectuer des analyses de risques à l’échelle de l’UE. Elles s’étendront sur le commerce électronique et les flux logistiques internationaux. Un meilleur alignement des contrôles douaniers entre ports membres est également prévu. Il sera accompagné d’une coopération renforcée avec les pays tiers à risque via des évaluations ciblées de leurs installations portuaires.

La transition énergétique, un levier de transformation

Le maritime est également au centre de la stratégie de décarbonation. Avec environ 40 % des marchandises traitées à caractère énergétique, les ports sont appelés à devenir des hubs multi énergies. C’est dans ce contexte que la Commission entend accélérer le déploiement de l’alimentation électrique à quai (onshore power supply), encore inégalement répartie dans les ports européens.  Encore, elle envisage de réviser le règlement sur les infrastructures de carburants alternatifs pour stimuler l’offre de carburants propres pour le transport maritime de marchandises. Pour mémoire, Patrick Vergriete, précédent ministre des Transports, a indiqué en 2024 que « les ports ont une responsabilité à porter l’énergie du futur. Ils doivent proposer ces énergies tant pour le transport maritime que le terrestre. Demain, les ports deviendront des pompistes »

Mettre à jour l’EU ETS

L’objectif est clair. Il faut aligner les incitations réglementaires avec un développement accéléré des infrastructures d’approvisionnement. La mise à jour du système d’échange de quotas d’émissions (ETS) doit intégrer le risque de détournement de trafic. Ce report vers les ports de transbordement hors de l’UE constitue une préoccupation en lien avec la compétitivité du transport européen.

Investir massivement dans les infrastructures logistiques

Face à des besoins d’investissement estimés à 80 Md€ par le secteur, la stratégie mobilise un ensemble d’instruments financiers. Le futur Fonds européen pour la compétitivité (2028-2034) pourrait soutenir les infrastructures portuaires à double usage, numériques et propres. Le Mécanisme pour l’interconnexion en Europe (CEF3) est doté d’un budget transport à 51,5 Md€. Il fera des ports une priorité dans le cadre des financements transfrontaliers. Quant à la Banque européenne d’investissement, elle doit poursuivre son soutien. Elle a déjà engagé 2,8 Md€ dans des projets portuaires entre 2014 et 2025. Elle doit désormais continuer avec une attention particulière aux « ports petits et moyens. »

Une gouvernance renouvelée pour l’ère de la géopolitique

En conclusion, cette stratégie portuaire traduit une prise de conscience majeure. Les ports ne sont plus seulement des nœuds logistiques. Ils sont devenus des « actifs stratégiques » au cœur des rivalités économiques mondiales. La Commission créera un Conseil de haut niveau des industries maritimes et des ports. Son rôle sera de piloter la mise en œuvre de ces actions. L’enjeu est de taille. L’Europe veut faire des ports européens les piliers d’une autonomie stratégique renforcée, au service d’un transport maritime plus compétitif, plus sûr et plus durable.