Nos vrais faux-amis

Hervé Deiss, rédacteur en chef de Ports et Corridors

À la veille de l’audition du ministre en charge des Transports, Jean-Baptiste Djebarri, au Sénat sur la Stratégie portuaire nationale, il faut reconnaître à ce gouvernement le mérite d’avoir posé les bases d’une politique portuaire.

Le portuaire: un monde oublié

Depuis 40 ans, les gouvernements ont eu cette volonté commune de ne pas se pencher sur le monde portuaire. Certes, il y a eu la réforme de l’organisation portuaire en 2008, entrée en application en 2011. Maintenant, le gouvernement de Jean Castex s’est enfin décidé à bâtir une politique portuaire.

Une stratégie portuaire ne suffit pas

Pour paraphraser un responsable portuaire : « nous avons démarré la voiture et passé la première vitesse. Il faut maintenant que nous passions la deuxième ». Parce qu’avoir une stratégie portuaire ne suffit pas en soi. Elle doit s’accompagner de faits. Et sur ce point, il reste encore beaucoup à faire.

Régler la question de la domanialité

Les ports français doivent encore aborder des questions essentielles comme la domanialité, qui a été oubliée dans la stratégie nationale. La question du déclassement de terrains pour favoriser l’installation d’industriels au plus près des quais doit être examinée en profondeur.

Les chargeurs: amis ou ennemis?

Il est un point que le document du ministère n’aborde point. Comment vont réagir les chargeurs français? Ils peuvent devenir rapidement des faux-amis. Certains sont même considérés comme des ennemis en privilégiant les ports du nord de l’Europe ou des pays voisins. Dans les Hauts de France, un nouveau slogan est apparu : « import, export, je passe par mon port ».

Le plan de relance français prévoit d’aider massivement les entreprises. Pourquoi n’obligerions-nous pas les industriels opérant en commerce international à emprunter les ports français sous peine de se voir obliger de rembourser leurs aides ?

Un sentiment national minimum

Ces chargeurs qui ont été parfois les meilleurs faux-amis des ports français doivent aujourd’hui avoir un sentiment national « minimum ». Lors des mouvements sociaux de décembre 2019 et janvier 2020, de la crise des « gilets jaunes », il a été remis sur la table l’obligation d’un service minimum. Il faut imposer aux industriels français un service minimum pour assurer que les ports continuent à fonctionner comme ils l’ont fait pendant la crise sanitaire.

La résilience portuaire

En 2020, les ports ont su faire preuve de résilience. L’analyse des résultats, que nous suivons tant en Métropole qu’en outre-mer, démontre la capacité de nos ports à avoir continuer à être opérationnel. Au cours des mouvements sociaux liés à la réforme des retraites, le principal souci a surtout porté sur l’acheminement terrestre plus que sur l’activité portuaire.

Se donner les moyens de la politique

Monsieur le ministre, vous avez entre les mains une stratégie portuaire nationale, une loi votée par le Sénat sur la gouvernance portuaire, des acteurs portuaires en pleine dynamique. Il vous reste à concrétiser ces outils dans une démarche volontariste. Faites-en sorte que demain le slogan des Hauts de France (Import, export, je passe par mon port) se décline dans les 22 régions françaises. Donnez aux ports les moyens de votre politique en allant au-delà des 200 M€ pour leur verdissement.

Vous avez la capacité de passer la seconde ou de rétrograder. Ne décevez pas les espoirs mis en cette stratégie portuaire nationale.