Irlande : Eldorado ou poudre aux yeux pour les ports français de la Manche

Le marché irlandais est devenu depuis le début de l’année le nouvel eldorado pour les ports français du nord. Après Dunkerque, Haropa chercherait à créer une nouvelle ligne vers ce pays.

Avec le Brexit, les liaisons avec l’Irlande ont pris un nouveau visage. Avant le 1er janvier, les entreprises de transport routier qui desservent l’Irlande ont pris l’habitude d’utiliser le « landbridge » britannique. Les poids lourds embarquaient au port de Calais pour se rendre sur le territoire anglais avant de rejoindre les ports de l’ouest britannique pour finalement arriver en Irlande.

L’effet Brexit

Un trajet qui aujourd’hui paraît plus difficile. La sortie de l’Union européenne du Royaume-Uni depuis le 1er janvier 2021 se complique avec des formalités douanières supplémentaires. En effet, un camion qui emprunterai aujourd’hui ce trajet devrait procéder à des formalités douanières d’entrée au Royaume-Uni. En entrant en Irlande, il faut procéder de nouveau au dédouanement des marchandises.

Dunkerque a joué la carte de la rapidité

Dans ce contexte, les lignes directes entre le continent et l’Irlande connaissent depuis le début de l’année un engouement tout particulier. Au Grand port maritime de Dunkerque, l’ouverture d’une ligne avec Cork a déjà vu le passage de plus de 10 000 camions entre le 2 janvier et le 10 mars. Face à cette réussite, Haropa s’interroge à venir grignoter une part du gâteau.

Un marché limité

Faut-il voir en l’Irlande un eldorado pour le développement portuaire français ? Les choses ne sont pas si simples et semblent amuser les irlandais. Si Dunkerque a réussi à trouver un espace pour le trafic vers l’Irlande, c’est face à une demande croissante de liaisons directes. Le port septentrional français a récupéré une partie du trafic du landbridge.

Le marché entre le continent et l’Irlande n’est pas extensible à l’infini. En France, ce sont, avant l’ouverture de la ligne de DFDS, deux ports qui réalisent des liaisons avec la patrie d’Arthur Guiness : Roscoff et Cherbourg.

Roscoff et Cherbourg sont sur l’ouvrage

Deux ports français ont trouvé leur place dans cette concurrence : Roscoff et Cherbourg. Le port de la Manche traite six liaisons hebdomadaires qui relient avec Dublin et Rosslare. Trois sont opérées par Irish Ferries, et trois autres par Stena Line. De plus, depuis le 23 mars, Brittany Ferries assure une rotation hebdomadaire vers Rosslare en 18 heures.

L’autre port français de l’ouest à desservir l’Irlande est celui de Roscoff. Une fois par semaine, Brittany Ferries relie le port du Finistère avec celui de Rosslare en 14 heures. L’armement breton offre aussi une liaison entre Rosslare et Bilbao. Enfin, depuis quelques semaines, Brittany Ferries a ouvert une ligne entre Saint Malo et l’Irlande avec une rotation hebdomadaire. Au final, sur la Manche, les ports français disposent d’une offre pléthorique sur l’Irlande.

41 130 ensembles routiers en 2020

Or, cette offre n’est que la partie émergée de l’iceberg. En 2020, entre Cherbourg et Roscoff, ce sont 41 130 remorques que le marché français a captées. Le solde se réalise sur les ports de Zeebrugge et de Rotterdam.

Du côté irlandais, les deux principaux ports sont Rosslare et Dublin. En 2020, le port de Dublin a traité environ un million d’unités de fret, tant depuis la Grande-Bretagne que le continent. Selon le service des statistiques du gouvernement irlandais, ce port pèse environ 60% du trafic total. Ainsi, le trafic total roulier des ports irlandais se situe aux environs de 1,6 millions d’unités de fret.

La majorité du trafic au départ d’Europe du nord

Alors, la majorité du fret irlandais est à chercher dans les ports du nord de l’Europe. Et la majorité du trafic entre le continent et les ports de Cork, Rosslare et Dublin se réalisent, pour ce qui concerne le fret routier, essentiellement par les ports de Zeebrugge et de Rotterdam.

Hausse du trafic avec le continent au premier trimestre

En 2021, le trafic routier entre le continent et l’Irlande a enregistré une progression quand celui avec la Grande-Bretagne se tari. En effet, sur le premier trimestre de l’année, les trafics avec l’Europe continentale ont progressé de 74% à 20 344 ensembles routiers. Sur la même période, les trafics routiers avec la Grande-Bretagne ont perdu 31% à 54 810 unités de fret. Il est donc indéniable que le fret routier s’est reporté sur des routes directes, délaissant pour certains le landbridge.

Un quatrième navire entre Dunkerque et Rosslare

Le GPM de Dunkerque a su prendre rapidement la balle au bond en créant, dès le 2 janvier, une route directe vers l’Irlande. L’opérateur DFDS annonce un trafic de plus de 10 000 unités de fret en accompagné et non accompagné depuis le début le début de l’année au 10 mars. Confiant dans la croissance de ce trafic, l’opérateur a aligné un quatrième navire sur cette route.

Des liaisons quotidiennes

Aujourd’hui, Haropa réfléchirai à créer, depuis le terminal de Radicatel, une liaison Ro-Ro avec l’Irlande. L’intérêt d’une telle initiative se comprend en voulant prendre à Zeebrugge ou Rotterdam des parts de marché. Or, ces deux ports ont su attirer les flux irlandais d’Europe centrale et de l’est en offrant des liaisons quotidiennes avec l’Irlande.

Égaler l’offre de Zeebrugge ou Rotterdam

Certains analystes s’inquiètent de cette initiative. Ils imaginent que Haropa pourrait venir prendre une part du trafic de Cherbourg plutôt que des ports belge et néerlandais. Des préoccupations qui se comprennent si au départ de Radicatel, l’offre de service n’égale pas celle d’un des deux ports d’Europe du nord.

CldN augmente ses rotations

Et dans ce contexte, il est nécessaire de prendre en compte les dernières évolutions du marché. Ainsi, à Zeebrugge, la CldN (Compagnie luxembourgeoise de Navigation) a ajouté un nouveau départ vers Dublin depuis le mois de mars. Au total, l’armement belge propose trois départs par semaine. Ensuite, Grimaldi Lines a ouvert une liaison hebdomadaire en mars entre le port d’Anvers et Cork avec une unité offrant 3 850 m linéaires. Encore, Brittany Ferries a annoncé dès le mois de février la reprise des rotations entre Roscoff vers Cork, Roscoff vers Rosslare et de Saint Malo vers Cork. Quant à Stena Line, l’armement suédois a ajouté un nouveau navire sur sa route depuis Cherbourg, doublant ainsi la capacité de fret au départ du port français vers Rosslare.

Et pourquoi pas l’Islande?

Faire de l’Irlande le nouvel eldorado des ports du nord de la France paraît un peu fantasmagorique. Et pourquoi pas l’Islande ou les îles Féroé ? « Avec la création de Haropa nous attendions des lignes stratégiques de grande envergure en prenant des positions sur d’autres continents. Aujourd’hui, le seul projet qui occupe les salariés de Haropa est l’ouverture de ce service sur l’Irlande. C’est dommage et regrettable de ne pas avoir un véritable port leader en France qui cherche à développer les relations avec les pays et les continents en fort développement », nous a confié un analyste havrais.

Quelle tenue pour Radicatel?

Une analyse pertinente mais il faut reconnaître que le potentiel de trafic reste important pour le port de l’axe Seine. Il faut aussi prendre en considération que l’Irlande n’est pas simplement approvisionnée depuis l’Europe par routier. Les trafics conteneurisés jouent aussi un rôle. Est-ce qu’une nouvelle liaison directe avec l’île de Saint Patrick ne serait pas un aspirateur des trafics conteneurisés réalisés par Eucon et d’autres armements au départ du Havre ? Habiller Radicatel au détriment des opérations d’autres terminaux serait un mauvais calcul.